
Éloquence • Pouvoir • Monde contemporain
Où sont passées les grandes voix ?
Churchill. Martin Luther King. De Gaulle. Mandela.
Il suffit de prononcer quelques noms pour que reviennent des phrases, des gestes, une voix, parfois même une époque entière.
Puis vient une question beaucoup plus embarrassante :
qui sont les grands orateurs d’aujourd’hui ?
Les candidats sont nombreux. Les évidences, beaucoup moins.
Jamais, probablement, autant de personnes n’ont eu la possibilité de s’adresser publiquement à des audiences aussi vastes. Présidents, ministres, entrepreneurs, prédicateurs, militants, conférenciers et créateurs de contenu parlent chaque jour à des millions de personnes. Et pourtant, lorsqu’il faut citer les grands orateurs de l’époque contemporaine, quelque chose semble manquer.
La télévision diffuse les discours en direct. YouTube les conserve. Les réseaux sociaux en découpent les meilleurs moments. Un téléphone suffit désormais pour parler au monde entier.
La scène n’a donc pas disparu.
Elle s’est même agrandie.
Alors pourquoi existe-t-il parfois cette impression que les grands orateurs, eux, se sont raréfiés ?
C’est peut-être la manière de les écouter, de les reconnaître et de se souvenir d’eux qui a profondément changé.
La question devient encore plus intéressante lorsqu’on observe différents espaces politiques et culturels.
Donald Trump remplit des salles et impose des formules qui sont reprises bien au-delà de ses meetings.
En Chine, la parole politique appartient à un système où le discours du dirigeant, le Parti et l’appareil de communication sont étroitement liés.
En Corée du Nord, les images de Kim Jong-un face à des foules parfaitement ordonnées posent une autre question : que signifie convaincre lorsque la contradiction publique est pratiquement absente ?
Le monde arabe présente, lui aussi, un paradoxe intéressant.
La poésie, la récitation, la khitaba, la maîtrise de la langue et la parole publique y possèdent une histoire considérable.
Pourtant, les grandes figures arabes contemporaines reconnues au-delà de leur propre public pour leur puissance oratoire semblent plus difficiles à identifier.
Et parmi les voix capables de réunir de larges audiences, la prédication religieuse occupe une place qui mérite d’être observée.
Un grand orateur est-il seulement quelqu’un qui parle bien ?
Ou faut-il également un public, une scène, une liberté de réaction, un moment historique et une société disposée à écouter ?
- Les grands orateurs ont-ils disparu ?
- Qu’est-ce qu’un grand orateur ?
- Le passé bénéficie d’un avantage considérable
- Donald Trump : faut-il le considérer comme un grand orateur ?
- Quand le pouvoir parle plus fort que l’orateur
- La Chine : l’orateur ou le système ?
- Kim Jong-un : peut-on mesurer l’éloquence sans contradiction ?
- Où sont les grands orateurs arabes ?
- Pourquoi la prédication reste-t-elle une grande école de parole ?
- Le défi particulier de la langue arabe
- Les grands orateurs de demain seront-ils encore des orateurs ?
Les grands orateurs ont-ils vraiment disparu ?
Avant de répondre, il faut reconnaître un premier piège.
Les orateurs d’aujourd’hui ne sont pas exactement comparés aux orateurs d’autrefois.
Les milliers de prises de parole contemporaines sont souvent comparées aux quelques discours que l’Histoire a décidé de conserver.
Lorsque le XXe siècle est évoqué, personne ne pense au député médiocre qui a parlé quarante minutes devant une assemblée distraite.
Les innombrables discours administratifs, les cérémonies interminables et les dirigeants incapables de captiver leur auditoire ont presque tous disparu de la mémoire collective.
Restent Churchill. Kennedy. Martin Luther King. De Gaulle. Mandela.
Le présent entier est comparé
aux meilleurs morceaux du passé.
L’Histoire a déjà effectué son tri. L’époque actuelle, elle, est encore en train de parler.
C’est précisément l’un des phénomènes observés dans notre article consacré aux discours célèbres .
Un discours ne traverse pas les décennies uniquement parce qu’il était techniquement réussi.
Il faut aussi un moment.
Une guerre. Une crise. Une lutte. Un changement historique. Une phrase qui finit par symboliser quelque chose de plus grand qu’elle-même.
Impossible, par conséquent, de savoir aujourd’hui quelles paroles prononcées à notre époque seront encore citées dans cinquante ans.
Qu’est-ce qu’un grand orateur ?
La question paraît simple. Elle ne l’est pas.
Un grand orateur doit-il parler avec un vocabulaire exceptionnel ?
Posséder une voix remarquable ?
Être capable de faire applaudir une salle ?
Convaincre ses adversaires ?
Mobiliser ceux qui pensent déjà comme lui ?
Transformer l’opinion ?
Ou simplement faire en sorte que des millions de personnes se souviennent de ses mots ?
C’est savoir donner une forme forte, claire ou belle à sa pensée. Mais l’élégance seule ne crée pas nécessairement un grand orateur.
C’est être capable d’influencer la manière dont un public comprend, ressent ou décide.
C’est laisser derrière soi des mots, une manière de parler ou une présence que le public continue à reconnaître.
Ces trois dimensions peuvent se rencontrer.
Mais pas toujours.
Un dirigeant peut être extraordinairement élégant sans déplacer une seule opinion.
Un autre peut employer une langue très simple et déplacer des millions de voix.
Un troisième peut n’avoir ni la plus belle voix ni les meilleures phrases et posséder pourtant une faculté remarquable :
créer une relation avec son public.
L’éloquence n’est pas une décoration du discours.
Pour comprendre les grands orateurs, il faut aussi regarder ce que leur parole produit : attention, émotion, adhésion, mobilisation, mémorisation ou action.
C’est également la raison pour laquelle étudier un orateur ne signifie pas approuver ses idées.
Il est possible d’analyser la puissance rhétorique d’une personne tout en rejetant totalement son programme, ses valeurs ou ses décisions.
Confondre les deux rendrait pratiquement impossible l’étude sérieuse de la parole politique.
Le passé bénéficiait d’un avantage considérable : une scène commune
Pendant longtemps, un grand discours pouvait réunir une part considérable d’un pays devant la même voix.
La radio d’abord. Puis la télévision.
Quelques chaînes. Quelques journaux. Quelques grandes institutions.
Lorsqu’un chef d’État prenait la parole dans un moment majeur, des millions de personnes entendaient pratiquement le même discours au même moment.
Cette concentration fabriquait quelque chose qui devient aujourd’hui beaucoup plus rare :
une mémoire collective de la parole.
Le paradoxe contemporain est frappant : l’accès aux discours n’a jamais été aussi large, mais les scènes réellement communes sont devenues plus rares.
Quelques voix, des audiences immenses.
Un nombre relativement limité de médias. Des rendez-vous collectifs. Des discours écoutés simultanément. Une forte possibilité qu’une phrase entre dans la mémoire nationale.
Une infinité de voix, des audiences fragmentées.
Télévision, YouTube, TikTok, X, Instagram, podcasts, extraits, chaînes partisanes et communautés numériques. Deux personnes peuvent désormais vivre dans le même pays sans presque jamais entendre les mêmes voix publiques.
Cela ne signifie pas nécessairement que les publics écoutent moins.
Ils n’écoutent simplement plus les mêmes personnes.
Un conférencier peut être connu de cinquante millions de personnes et totalement absent de l’univers médiatique de cinquante autres millions.
Un dirigeant peut apparaître quotidiennement dans le téléphone de ses partisans et presque uniquement à travers des extraits critiques dans celui de ses opposants.
Le grand orateur contemporain ne se construit donc plus nécessairement devant un seul public.
Il existe simultanément devant plusieurs publics, qui peuvent percevoir dans exactement la même prise de parole des choses radicalement différentes.
Donald Trump : faut-il le considérer comme un grand orateur ?
Donald Trump est probablement l’un des exemples les plus intéressants pour comprendre le problème.
Le qualifier de grand orateur provoque immédiatement une réaction chez beaucoup de personnes.
Son langage possède pourtant peu des caractéristiques traditionnellement associées à la grande éloquence politique.
Ses phrases peuvent être courtes. Son vocabulaire est souvent simple. Les répétitions sont nombreuses. Les hyperboles fréquentes. Les digressions visibles.
Des recherches linguistiques menées sur ses interviews et débats de la campagne présidentielle de 2016 ont justement mesuré une forte simplicité lexicale.
Une étude publiée dans Political Studies Review estimait notamment la lisibilité de son langage à un niveau sensiblement inférieur à celui de plusieurs autres candidats étudiés.
Source : Orly Kayam, « The Readability and Simplicity of Donald Trump’s Language », Political Studies Review.
Il serait alors tentant de conclure :
« Il parle simplement, donc ce n’est pas un grand orateur. »
Mais cette conclusion pose un problème.
Depuis plus d’une décennie, des millions de personnes sont capables de reconnaître immédiatement son vocabulaire, ses formules, son rythme, ses répétitions et jusqu’à certaines constructions caractéristiques de sa parole.
Peu de responsables politiques contemporains possèdent une signature orale aussi identifiable.
Trump ne cherche pas toujours la belle phrase. Il cherche la phrase qui reste.
Simplicité. Répétition. Opposition. Slogans. Superlatifs. Surnoms donnés aux adversaires. Retour régulier aux mêmes formules.
La parole devient facilement reconnaissable, facilement répétable et facilement transmissible.
D’autres analyses de son discours ont également identifié la simplicité, la répétition, l’hyperbole et la construction d’une posture anti-establishment parmi ses stratégies rhétoriques caractéristiques.
Sources : analyse des stratégies rhétoriques de Donald Trump et analyse publiée en 2026 dans Humanities and Social Sciences Communications.
La simplicité peut être une faiblesse. Elle peut aussi devenir une stratégie puissante lorsqu’elle permet à une idée d’être comprise, retenue et répétée.
Cela ne signifie évidemment pas que toute simplification est souhaitable.
Une formule mémorable peut éclairer une réalité. Elle peut aussi la caricaturer.
La répétition peut aider un public à retenir une idée. Elle peut également enfermer un débat dans quelques oppositions élémentaires.
Mais du point de vue de l’orateur, une question reste incontournable :
le public retient-il ce qui vient d’être dit ?
Donald Trump oblige à distinguer la noblesse du discours de son efficacité.
Il est possible de contester la qualité de son raisonnement, ses choix politiques, son vocabulaire ou ses affirmations.
Il est en revanche difficile d’ignorer sa capacité à créer une langue politique immédiatement reconnaissable et une relation particulièrement forte avec une partie de son public.
C’est peut-être ici que commence la grande difficulté du sujet.
Un orateur puissant n’est pas nécessairement un orateur admirable.
Et un discours efficace n’est pas nécessairement un bon discours au sens moral, intellectuel ou politique du terme.
Cette distinction devient encore plus importante lorsqu’on quitte le cadre d’une démocratie électorale.
Une nouvelle question apparaît alors :
que vaut la puissance apparente d’un discours lorsque celui qui parle contrôle également la scène, les médias et les conditions dans lesquelles le public peut lui répondre ?
Quand le pouvoir parle plus fort que l’orateur
Imaginez deux orateurs.
Le premier monte sur scène devant une salle qui peut l’applaudir, rester silencieuse, le contredire, se lever ou partir.
Le second parle devant une foule immense. Les drapeaux sont parfaitement disposés. Les applaudissements sont impressionnants. Les caméras retransmettent chaque instant.
Vu de loin, le deuxième semble peut-être beaucoup plus puissant.
Mais une question change complètement le regard :
que peut réellement faire son public ?
Une foule immense, une cérémonie spectaculaire ou des applaudissements prolongés ne permettent pas, à eux seuls, de mesurer la capacité d’une personne à convaincre.
C’est une distinction essentielle.
La parole politique ne repose jamais uniquement sur les qualités de celui qui parle.
Elle repose également sur une institution, des médias, des symboles, des règles, une culture politique et parfois un appareil d’État considérable.
Plus cet appareil devient puissant, plus il devient difficile de distinguer ce qui appartient réellement à l’orateur de ce qui appartient à la fonction qu’il occupe.
La Chine : l’orateur ou le système ?
Le cas chinois illustre parfaitement cette difficulté.
Xi Jinping prononce régulièrement des discours devant des audiences considérables.
Ses formules sont reprises dans les médias, les documents officiels, les institutions du Parti et dans l’enseignement politique.
Certaines expressions deviennent ainsi des éléments du vocabulaire politique national.
Faut-il pour autant en conclure qu’il s’agit de l’un des grands orateurs de notre époque ?
La réponse est beaucoup moins évidente.
Car la parole du dirigeant ne circule pas seule.
Elle appartient à un système de communication beaucoup plus vaste.
Des travaux consacrés au langage politique du Parti communiste chinois montrent que le vocabulaire officiel joue depuis longtemps un rôle dans la construction et la stabilisation du récit politique du Parti.
Les formulations officielles ne servent donc pas seulement à transmettre des informations.
Elles servent aussi à nommer les événements, présenter les réussites, définir les priorités et construire une légitimité politique.
Une personne parle.
Sa voix, son rythme, ses mots, ses silences, sa présence et sa capacité à comprendre son auditoire participent à l’effet produit.
Une institution amplifie la parole.
Discours officiels, médias, répétition des formules, cérémonies, affichage et communication publique peuvent accroître considérablement la portée du message.
Il devient alors difficile d’utiliser la simple notoriété d’une phrase comme preuve du talent de celui qui l’a prononcée.
Si une formule est reproduite des milliers de fois par un appareil institutionnel, sa mémorisation ne dit pas nécessairement ce qu’elle aurait produit sans cet appareil.
Que resterait-il du discours si tout ce qui entoure l’orateur disparaissait ?
Plus de fonction. Plus de protocole. Plus de retransmission institutionnelle. Plus de répétition organisée.
Seulement une personne, une voix, des mots et un public libre de décider s’il souhaite continuer à écouter.
Cette expérience est évidemment impossible.
Mais elle constitue un excellent exercice pour réfléchir à la prise de parole.
La même confusion existe d’ailleurs à une échelle beaucoup plus ordinaire.
Un directeur prend la parole et toute la salle se tait.
Cela ne signifie pas nécessairement qu’il captive son auditoire.
Il est peut-être simplement le directeur.
Le silence d’une salle peut être une preuve d’attention.
Il peut aussi être une preuve de hiérarchie.
Les deux se ressemblent beaucoup lorsqu’on les observe depuis l’estrade.
Kim Jong-un : peut-on mesurer l’éloquence sans contradiction ?
La Corée du Nord pousse cette question encore plus loin.
Les images officielles sont parfois spectaculaires.
Des foules considérables. Des cérémonies minutieusement organisées. Des militaires parfaitement alignés. Des applaudissements. Des démonstrations d’émotion.
Kim Jong-un occupe incontestablement le centre de cette scène.
Mais précisément :
est-il encore possible d’observer uniquement l’orateur ?
Les spécialistes de la communication nord-coréenne soulignent combien la communication publique est contrôlée et calibrée : ce qui est publié, la manière dont cela est présenté, le moment de publication et le niveau d’autorité attribué au message font eux-mêmes partie de la communication.
La manière de présenter Kim Jong-un a elle-même évolué.
En 2019, par exemple, son discours du Nouvel An abandonnait la tribune traditionnelle devant une grande assemblée au profit d’un décor plus détendu, avec fauteuil et mise en scène plus intime.
Le changement n’était pas anodin : la scénographie participait elle aussi à la construction d’une certaine image du dirigeant.
Source : Martyn Williams, « Kim Jong Un’s New Year’s Address: The Art of Propaganda », 38 North.
Des analyses plus récentes montrent également que la propagande nord-coréenne a cherché à devenir plus moderne, plus visuelle et parfois plus émotionnelle, tout en conservant sa fonction centrale : orienter la perception du public.
Source : Rachel Minyoung Lee, « Quick Take: North Korean TV Propaganda », 38 North.
Tout cela intéresse directement l’étude de la prise de parole.
Car l’effet d’un discours peut être construit bien avant que l’orateur prononce son premier mot.
La salle parle.
Le décor parle.
La caméra parle.
Le statut de celui qui arrive parle.
Et parfois, tout cela parle tellement fort qu’il devient difficile d’évaluer ce que vaut réellement l’orateur.
Retirer mentalement la scène.
Lorsqu’une grande prise de parole est observée, il peut être utile de séparer ce qui vient de la personne de ce qui vient de son environnement.
Que resterait-il de sa puissance sans le costume, le titre, les écrans, la musique, les applaudissements et le prestige du lieu ?
Cette question conduit vers un terrain encore différent.
Un espace culturel où la parole possède historiquement une place considérable, où la poésie s’est largement transmise oralement, où la récitation constitue un art et où l’orateur possède même un nom ancien :
le khatib.
Où sont les grands orateurs arabes ?
La question peut sembler provocatrice.
Elle ne suppose pourtant pas qu’il n’existe plus d’excellents orateurs dans le monde arabe.
Elle porte sur autre chose :
leur visibilité comme grandes figures de l’éloquence contemporaine.
Car le contraste est intéressant.
La poésie arabe possède une longue tradition orale.
La récitation occupe une place culturelle et religieuse considérable.
La khitaba — l’art du discours — appartient depuis des siècles au vocabulaire et à la culture de la parole.
Le mot khatib désigne précisément celui qui prend la parole devant une assemblée.
Pourquoi un espace culturel marqué par une tradition aussi importante de la parole produit-il aujourd’hui relativement peu de figures oratoires reconnues à l’échelle internationale ?
La formulation exige cependant plusieurs précautions.
Le monde arabe ne constitue pas un ensemble homogène.
Les histoires politiques, les systèmes médiatiques, les usages linguistiques et les espaces laissés au débat public diffèrent considérablement d’un pays à l’autre.
Et l’absence d’une figure mondialement connue ne signifie pas l’absence de très bons orateurs.
La question devient donc plus précise :
quelles conditions permettent aujourd’hui à une grande figure de l’éloquence publique d’émerger, d’être entendue et d’être reconnue au-delà de son propre public ?
Un détour par l’histoire récente montre d’ailleurs que rien n’est inévitable.
Au XXe siècle, le monde arabe a connu de puissantes figures de l’éloquence politique.
Gamal Abdel Nasser en constitue l’un des exemples les plus évidents.
Ses discours étaient écoutés bien au-delà de l’Égypte.
La radio permettait alors à une même voix de traverser les frontières et de participer à la formation d’un espace politique et médiatique partagé.
On retrouve ainsi les trois éléments rencontrés plus haut :
une voix + une scène commune + un moment historique.
La question intéressante est plutôt : quelles scènes permettent aujourd’hui à une grande voix publique d’émerger ?
Car l’écosystème a changé.
La télévision satellitaire a internationalisé mais aussi fragmenté l’espace médiatique.
Les réseaux sociaux l’ont fragmenté davantage encore.
La communication politique est souvent fortement institutionnalisée.
Et selon les pays, l’espace disponible pour la confrontation politique, le débat contradictoire et la compétition publique des discours peut être très différent.
Or l’orateur ne se développe pas uniquement en apprenant des techniques.
Il se développe également en parlant souvent devant de véritables publics.
En rencontrant la contradiction.
En découvrant qu’une phrase préparée ne produit pas l’effet attendu.
En apprenant à sentir une salle.
En recommençant.
C’est ici qu’apparaît une hypothèse intéressante.
Il existe encore dans une grande partie du monde musulman une institution où des milliers d’orateurs prennent régulièrement la parole devant une assemblée :
la mosquée.
Pourquoi la prédication reste-t-elle une grande école de parole ?
Le phénomène peut être observé indépendamment de toute considération religieuse.
Du seul point de vue de la prise de parole, la prédication possède une caractéristique remarquable :
elle crée une pratique régulière devant un véritable public.
Un imam qui prononce régulièrement la khutba peut ainsi accumuler, au fil des années, des centaines d’heures de parole devant une assemblée.
Cette répétition permet d’expérimenter progressivement :
la projection de la voix,
le ralentissement,
l’accélération,
le récit,
la citation,
la répétition,
la montée en intensité,
le silence,
et l’observation de l’attention.
Prendre régulièrement la parole transforme progressivement des techniques conscientes en habitudes corporelles et vocales.
L’orateur ne travaille pas seulement devant un miroir. Il apprend face à des personnes dont l’attention varie réellement.
Récits, citations, rythmes, répétitions et formules mémorables constituent déjà une culture de la parole.
La progression se construit sur plusieurs années. Une aisance qui paraît naturelle peut être le résultat de centaines de prises de parole.
Cela ne signifie évidemment pas que tous les imams sont de grands orateurs.
Pas plus que tous les avocats, tous les professeurs ou tous les dirigeants d’entreprise ne le sont.
Mais ils peuvent disposer d’un élément fondamental :
une scène régulière.
Les grands orateurs ont souvent beaucoup plus parlé que ceux qui les trouvent « naturellement doués ».
Le résultat est visible. Les centaines d’heures de pratique qui l’ont précédé le sont beaucoup moins.
Certaines personnalités religieuses ont ainsi construit des audiences considérables, y compris au-delà de la mosquée, grâce à la télévision puis aux plateformes numériques.
Mais leur réussite peut révéler quelque chose de plus général que la religion elle-même.
Elles ont conservé une pratique devenue relativement rare dans beaucoup d’autres espaces publics :
une parole régulière, relativement longue, devant une assemblée.
Une autre particularité mérite enfin d’être examinée.
Elle concerne non pas la présence de l’orateur, mais la langue même dans laquelle la parole se construit.
Le défi particulier de la langue arabe
Dans les sociétés arabophones, l’orateur doit parfois composer avec la coexistence entre l’arabe standard et de nombreuses variétés d’arabe parlées dans la vie quotidienne.
Ce choix n’est pas seulement linguistique.
Il modifie également la relation avec le public.
Une portée plus large.
Il permet de s’adresser à des publics issus de différents pays arabophones et conserve une forte présence dans les contextes formels, institutionnels et médiatiques.
Mais il peut aussi introduire davantage de distance lorsqu’il s’éloigne de la langue utilisée dans les conversations ordinaires.
Une proximité plus immédiate.
Les variétés parlées peuvent favoriser la spontanéité, l’humour, la familiarité et la proximité avec un public.
Mais elles sont aussi davantage liées à des espaces géographiques particuliers et ne possèdent pas toutes la même portée au-delà de ceux-ci.
Il ne s’agit donc pas de déterminer quelle forme serait supérieure à l’autre.
Le choix de langue devient lui-même un choix oratoire :
à qui parler, avec quelle proximité, et jusqu’où cette parole doit-elle voyager ?
Choisir une langue, c’est aussi choisir une distance avec son public.
Le registre, l’accent, le vocabulaire et le degré de formalité participent déjà à la relation avant même que l’argumentation ne commence.
Les grands orateurs de demain seront-ils encore des orateurs ?
Les grands orateurs contemporains sont peut-être cherchés au mauvais endroit.
Car les mots « grand orateur » font presque immédiatement apparaître une image ancienne.
Une tribune.
Une foule.
Un homme ou une femme debout.
Un discours relativement long.
Et des milliers de personnes qui écoutent la même voix au même moment.
Cette scène existe encore.
Mais elle n’est plus la seule.
Une personne peut aujourd’hui construire une influence considérable sans jamais prononcer ce qui aurait autrefois été appelé un « grand discours ».
Elle peut parler pendant trois minutes devant une caméra.
Pendant deux heures dans un podcast.
Pendant quinze minutes dans une conférence.
Répondre à une interview.
Publier une vidéo depuis son bureau.
Ou s’adresser directement à quelques millions de personnes avec un téléphone tenu à quelques centimètres de son visage.
Elle tient désormais parfois dans une poche.
Cela change profondément la manière dont un orateur construit sa présence.
Sur une grande scène, il fallait porter la voix, occuper l’espace, regarder une salle, travailler les silences et supporter la distance.
Devant une caméra, l’orateur peut presque murmurer.
Un mouvement minuscule du visage devient visible.
Un silence ressemble davantage à celui d’une conversation.
Le regard ne cherche plus des centaines de personnes.
Il cherche un objectif de quelques millimètres.
Et pourtant, derrière cet objectif, il peut y avoir des millions de regards.
Parler à une foule.
Projection de la voix, gestes visibles, énergie collective, silences partagés, réactions immédiates et présence physique.
Parler à une personne, des millions de fois.
Proximité, regard direct, voix plus intime, petits gestes, conversation apparente et diffusion potentiellement mondiale.
L’une n’est pas supérieure à l’autre.
Ce sont deux situations de parole différentes.
Et celui qui excelle dans l’une n’excelle pas nécessairement dans l’autre.
C’est d’ailleurs une idée fondamentale pour toute prise de parole en public :
on ne parle jamais dans l’absolu.
On parle quelque part, à quelqu’un, dans certaines conditions, avec une certaine distance et pour produire un certain effet.
Être viral n’est pas être un grand orateur
Le numérique apporte cependant un nouveau piège.
Il existe désormais des chiffres pour presque tout.
Nombre de vues.
Partages.
Commentaires.
Abonnés.
Temps de visionnage.
Il devient alors tentant de mesurer la qualité d’une parole avec les mêmes indicateurs.
Une vidéo vue cinquante millions de fois serait nécessairement une grande prise de parole.
Un intervenant suivi par dix millions de personnes serait nécessairement un grand orateur.
Évidemment, non.
L’audience mesure combien de personnes sont venues.
Elle ne mesure pas ce qui s’est passé en elles.
Une prise de parole peut être massivement diffusée parce qu’elle est remarquable, scandaleuse, drôle, inquiétante, controversée ou simplement favorisée par les mécanismes d’une plateforme.
Mais l’erreur inverse serait tout aussi grande.
Les nouvelles scènes numériques peuvent produire de véritables moments d’éloquence.
Une conférence enregistrée peut continuer à toucher des personnes des années après avoir été prononcée.
Une intervention parlementaire de trois minutes peut circuler bien au-delà du parlement.
Une parole enregistrée dans une petite pièce peut atteindre davantage de personnes qu’un immense meeting politique d’autrefois.
Le nombre de vues n’est donc pas une preuve d’éloquence.
Mais l’écran n’est pas davantage une preuve de son absence.
Ce qui n’a pas changé dans la grande parole
Après Trump, la Chine, la Corée du Nord, le monde arabe, la prédication, la télévision et les réseaux sociaux, tout pourrait sembler avoir changé.
Pas tout.
Car les outils évoluent beaucoup plus vite que certaines réalités humaines.
L’attention augmente lorsqu’une parole possède une direction claire.
L’hésitation, la conviction, la peur, la colère, l’enthousiasme ou la sincérité apparente continuent à être perceptibles.
Le rythme compte toujours.
Les histoires aussi.
Les silences.
Les images.
La simplicité.
La répétition.
Et surtout, cette impression très particulière qu’une personne ne parle pas seulement devant son public, mais qu’elle parle avec lui.
Les grandes prises de parole ne donnent généralement pas au public vingt choses à retenir. Elles organisent la parole autour de quelques idées fortes.
La voix, le regard, le corps et les silences participent au discours bien avant l’analyse des mots.
L’orateur ne récite pas seulement ce qu’il voulait dire. Il construit une relation avec ceux qui l’écoutent.
C’est peut-être ici que se trouve le point commun entre des orateurs extrêmement différents.
Ils savent, consciemment ou non, à qui ils parlent.
Martin Luther King ne prononçait pas I Have a Dream dans le vide.
Churchill ne parlait pas à une population abstraite.
Nasser ne peut être séparé du moment politique arabe dans lequel sa voix circulait.
Trump ne parle pas simplement à « l’Amérique » : sa parole s’appuie sur les attentes, les colères, les références et le vocabulaire d’une partie précise de son audience.
Et un prédicateur qui parle chaque semaine devant une communauté apprend progressivement ce qui la fait écouter, réagir ou décrocher.
Le grand orateur ne commence pas par sa parole.
Il commence par son public.
Les mots viennent ensuite. La voix aussi. Les gestes aussi.
Alors, qui sont les grands orateurs d’aujourd’hui ?
Cet article pourrait se terminer avec une liste.
Dix noms.
Une photographie pour chacun.
Quelques lignes expliquant pourquoi telle ou telle personnalité mériterait le titre de grand orateur.
Ce serait probablement la partie la plus facile à écrire.
Et peut-être la moins intéressante.
Parce qu’un classement obligerait à faire comme si la définition du grand orateur était évidente.
Elle ne l’est pas.
Donald Trump montre qu’efficacité et élégance ne sont pas synonymes.
Le cas chinois rappelle qu’il faut distinguer la puissance de l’orateur de celle de l’institution qui porte sa parole.
La Corée du Nord pousse cette difficulté plus loin : que signifie convaincre lorsque la contradiction publique est extrêmement limitée ?
Le cas du monde arabe rappelle qu’une immense tradition de la parole ne suffit pas nécessairement à faire émerger des figures oratoires reconnues par un espace public commun.
Et les réseaux sociaux obligent à distinguer la visibilité de l’éloquence.
Ne pas demander seulement : « Est-ce qu’il parle bien ? »
Une autre question peut être plus intéressante : que se passe-t-il lorsque cette personne parle ?
Le public écoute-t-il ? Comprend-il ? Se souvient-il ? Ressent-il quelque chose ? Change-t-il de regard ? A-t-il envie de répondre, de transmettre ou d’agir ?
Cette manière d’observer permet également de regarder les orateurs contemporains avec davantage de liberté.
Il n’est pas nécessaire de les admirer.
Il n’est pas nécessaire d’être d’accord avec eux.
Une répétition efficace peut être observée chez l’un, un silence remarquable chez l’autre, une extraordinaire simplicité chez un troisième et une capacité à raconter chez un quatrième.
L’orateur apprend aussi comme cela :
en regardant parler les autres.
Pas pour les imiter.
Pour comprendre ce qui se passe.
Observer la parole
Regarder moins le personnage. Observer davantage l’orateur.
Lors d’une prochaine prise de parole politique, d’une conférence, d’un sermon, d’une interview ou même d’une vidéo regardée sur un téléphone, un exercice peut être tenté.
Pendant quelques minutes, mettre de côté l’accord ou le désaccord avec ce qui est dit.
Observer seulement la parole.
Quand l’attention augmente-t-elle ?
Quand diminue-t-elle ?
Quelle phrase reste ?
Pourquoi celle-là ?
Que fait la voix ?
Que fait le regard ?
Que fait le silence ?
Et surtout :
qu’est-ce que cette personne fait qui donne envie de continuer à l’écouter ?
C’est à cet instant que le spectateur devient observateur.
Questions fréquentes
Existe-t-il encore de grands orateurs aujourd’hui ?
Oui. Mais il est probablement plus difficile aujourd’hui d’obtenir le statut de « grand orateur » reconnu par une société entière. Les audiences sont beaucoup plus fragmentées et les prises de parole circulent sur des scènes très différentes : télévision, meetings, réseaux sociaux, podcasts ou conférences.
Donald Trump est-il un grand orateur ?
Cela dépend de la définition retenue. Son langage ne correspond pas à l’éloquence politique classique, mais sa simplicité, ses répétitions, ses formules et sa relation avec une partie de son public présentent une efficacité rhétorique manifeste. Étudier cette efficacité ne signifie pas approuver ses idées ou ses affirmations.
Pourquoi semble-t-il y avoir peu de grands orateurs arabes contemporains ?
Il serait excessif d’affirmer qu’il existe peu de bons orateurs arabes. La question concerne plutôt leur reconnaissance dans un espace public commun. La fragmentation médiatique, la diversité des contextes politiques, l’évolution des scènes publiques et la coexistence entre arabe standard et variétés parlées peuvent notamment contribuer à expliquer cette impression.
Pourquoi certains prédicateurs développent-ils une grande aisance oratoire ?
La prédication offre une caractéristique particulièrement favorable au développement de l’aisance : une pratique régulière devant un véritable public. Au fil des années, cela peut représenter des centaines d’heures d’expérience de la voix, du rythme, du récit, du silence et de la relation à l’assemblée. Cela ne signifie évidemment pas que tout prédicateur est un grand orateur.
Peut-on devenir un grand orateur en apprenant des techniques ?
Les techniques peuvent aider, mais elles ne suffisent pas. La progression vient également de l’expérience répétée : parler, observer ce qui se passe, s’adapter et recommencer. La prise de parole se développe plus facilement lorsqu’elle devient une pratique et non seulement un ensemble de conseils.
Pour poursuivre cette réflexion, découvrez pourquoi certains discours traversent les siècles , le guide de la prise de parole en public et l’article consacré à la manière de captiver son audience .
Mot de la fin
Les grandes voix n’ont peut-être pas disparu.
Elles sont encore souvent cherchées sur les grandes tribunes, alors qu’elles parlent désormais depuis des parlements, des studios, des lieux de culte, des podcasts, des conférences et parfois simplement face à un téléphone.
Certaines seront oubliées. D’autres laisseront quelques phrases. Et peut-être qu’une voix entendue aujourd’hui sans attention particulière sera étudiée dans cinquante ans comme le sont maintenant les grands orateurs du siècle dernier.
L’Histoire seule dira quelles paroles resteront. En attendant, il reste possible d’apprendre à mieux écouter celles qui se prononcent aujourd’hui.
